« Je ne suis pas d’accord avec moi ! »
Notre cerveau est souvent le théâtre de discussions intérieures entre différentes voix, différentes parties de nous-mêmes. Certaines sont très affirmées, bruyantes, faciles à entendre. D’autres sont plus discrètes, parfois à peine perceptibles… et pourtant bien présentes.
Pourquoi donnons-nous plus d’importance à certaines voix qu’à d’autres ? Certaines entrent-elles en conflit parce qu’elles ont, au fond, une égale importance ? Quels sont les enjeux de ces conflits intérieurs ? Retombons-nous dans des automatismes qui peuvent nous enfermer, lorsque nous laissons trop de place à une seule partie de nous ? Existe-t-il une voix plus juste, plus adaptée, selon les situations que nous traversons ?
Ces voix sont autant de parties de nous-mêmes que nous pouvons aller rencontrer, notamment à travers le psychodrame. L’enjeu n’est pas de les faire taire, mais de leur permettre de parler, de dialoguer et d’agir. Il s’agit de mettre en scène notre « théâtre intérieur », afin de comprendre ce que chacune de ces parts cherche à nous dire.
Depuis longtemps, ces différentes parts ont été observées, étudiées et modélisées, afin de mieux comprendre les conflits psychiques qui peuvent émerger lorsqu’elles ne sont pas d’accord entre elles.
Voici quelques-uns de ces modèles :
Freud
Freud distingue : le Ça (la partie instinctive), le Surmoi (la conscience morale, porteuse de règles), le Moi (l’instance médiatrice).
Ce qui n’est pas acceptable pour le Surmoi est refoulé dans l’inconscient individuel. Le langage de cet inconscient est symbolique et se manifeste notamment dans les rêves, les états modifiés de conscience (comme la respiration holotropique), ou encore à travers des lapsus, les actes manqués, les associations d’idées, les projections, voire certains symptômes ou maladies.
La censure est toujours à l’œuvre, mais l’inconscient trouve des chemins détournés pour se dire.
Jung et les archétypes
Jung parle notamment de : l’anima (part féminine chez l’homme) et l’animus (part masculine chez la femme), l’ombre et la lumière, le ou la gardien·ne, le ou la guerrier·e, l’enfant intérieur, le ou la sage, etc.
Inventeur du concept d’inconscient collectif, Jung observe que les rêves individuels font écho aux mythes fondateurs de l’humanité. Des personnes n’ayant aucune connaissance de ces mythes produisent pourtant des rêves très similaires.
À travers les symboles et les archétypes, nous sommes reliés à un champ informationnel collectif, bien plus vaste que notre histoire personnelle.
L’astrologie humaniste
Issue en partie des travaux de Jung sur les archétypes, cette approche a été développée par Dane Rudhyar. Elle est parfois appelée astro-psychologie.
Le thème natal y est lu comme une carte des fonctions psychiques :
les luminaires (les planètes et autres marqueurs) symbolisent différentes parts de nous, et les signes du zodiaque indiquent la manière dont elles s’expriment.
La spirale dynamique
Clare W. Graves, puis Don Beck et Chris Cowan, ont développé le modèle de la spirale dynamique.
Selon cette approche, plusieurs systèmes de valeurs coexistent en nous, certains centrés sur le « je », d’autres sur le « nous », autrement dit sur l’individu ou le collectif.
Ces systèmes se retrouvent aussi bien dans nos fonctionnements personnels que dans l’évolution des sociétés et de l’humanité.
L’IFS – Internal Family Systems
Richard Schwartz propose le modèle des systèmes familiaux internes, dans lequel cohabitent :
des parties blessées, des parties protectrices.
L’objectif est de restaurer un dialogue interne plus apaisé et de permettre à chaque part de trouver sa juste place.
Les MAI – Multiples Aspects Intérieurs
Issa Padovani, en s’appuyant sur l’IFS, développe les MAI, en y intégrant la Communication NonViolente (CNV).
Ce modèle accorde une attention particulière aux besoins de chaque part, afin de favoriser l’écoute et la coopération intérieure.
Ces modèles – présentés ici de manière non exhaustive – sont autant de cartes pour mieux nous comprendre. Ils nous invitent à laisser nos différentes parts coexister, plutôt qu’à chercher à en éliminer certaines.
Les conflits psychiques sont inconfortables, mais ils sont aussi des leviers de transformation. Ils nous permettent de nous ajuster, de nous équilibrer, et d’éviter les excès qui surviennent lorsque l’une de nos parts prend trop de place.
Par exemple, qui serait-on si on laissait trop de place à la « gardienne », ou trop de place à « l’enfant intérieur » ?
Harmoniser ces différentes parts, leur donner la possibilité de s’exprimer — même lorsqu’elles semblent opposées — nous permet de nous sentir plus entiers, plus alignés, plus vivants.
Donner une place à chaque voix
Dans ma pratique, je rencontre souvent des personnes qui pensent qu’elles devraient « trancher », choisir une bonne voix contre une mauvaise, faire taire ce qui dérange. Or, bien souvent, ce qui fait souffrir n’est pas la présence de ces parts, mais le fait qu’elles ne soient ni entendues ni reconnues.
À travers le psychodrame, j’accompagne les personnes à aller à la rencontre de leur théâtre intérieur. Nous donnons une forme, une voix, un corps à ces différentes parts, afin qu’elles puissent se dire, se confronter parfois, mais surtout se comprendre. Ce passage par l’action et l’expérience permet souvent de sortir des boucles mentales et des automatismes qui enferment.
Mon intention n’est pas d’harmoniser à tout prix, mais de restaurer un dialogue intérieur vivant, où chaque part peut trouver sa juste place, selon les situations de vie traversées. Lorsqu’une part n’a plus besoin de crier pour exister, quelque chose s’apaise naturellement.
Ce travail ouvre un chemin vers plus de cohérence intérieure, de liberté de choix et de présence à soi. Peu à peu, il devient possible de ne plus être « en guerre avec soi-même », mais d’habiter pleinement qui nous sommes, dans toutes nos nuances.